« J'vaux rien. c't' un fait »C . R . A . Z . Y .Jean-Christian Arod - Détour Nostalgique

*


Tout ça... C'était plus pour moi que pour vous. C'était un local à poubelles creusé à la petite cuiller dans de grands murs qui se resserrent sans cesse. Un moyen de fuir.
Ils
seront des souvenirs. Des tableaux. Des oeuvres d'arts. La preuve d'un passé, d'un perpétuel changement.
Ils
ne seront cependant jamais le reflet d'une réalité, même passée, même révolue. Ils ne seront que des détritus, de beaux détritus. Des fragments que seule moi-même puisse comprendre.
U
n éventuel passage de la phil- à la mis- anthropie. Peut-être.
Parce que je pars aux Etats-Unis. Et parce que les choses ont changées.
Je m'en vais.



« Lorsque je dis « je », c'est de vous tous que je parle, malheureux. »
Victor Hugo





........................................Nouveau : INTERSTELLAR-OVERDRIVE
Et toujours : BARE-FOOTS (avec une jolie faute).............






P i n k . . . F l o y d

# Posté le mardi 26 juin 2007 04:51

Shine (de Scott Ricks)

Synopsis
Poussé par un père tyrannique, David Helfgott devient en Australie un enfant prodige du piano. Mais son père ne supporte pas l'influence de qui que ce soit sur son fils. C'est ainsi qu'il l'empêche de partir étudier aux Etats-Unis avec un musicien de renommée internationale. Quelques années plus tard, David parvient à braver l'interdit paternel et part étudier au Royal College of Music de Londres. Le fameux pianiste Cecil Parkes l'adopte comme élève et devient pour lui un père idéal. Lors du concours de fin d'année, c'est en apprenant la mort d'une amie, Katharine, qu'il se met à jouer de façon sublime le très difficile concerto no 3 de Rachmaninoff. Mais le concert s'achève par l'effondrement de David, bientôt victime d'une longue dépression nerveuse...
Oscar 1997 du meilleur acteur (Geoffrey Rush)


La musique, la folie, le génie et l'amour...



« Je pensais que j'étais un chat. En quelque sorte je m'identifiais aux chats. Je me demande pourquoi... S'interroger. S'interroger, s'interroger. Je caresse beaucoup les chats beaucoup, beaucoup. Un chat c'est compliqué. Je les caresse toujours toujours. J'étais peut-être un chat triste. Je m'interroge sur les chats, j'embrasse tous les chats... s'ils se laissent faire. Si je vois un chat, je l'embrasse.Toujours. La vie c'est un risque permanent. C'est ça, ouais, c'est ça. J'étais différent à l'époque... Il faut que je change, c'est ça, il faut que je change... Un léopard change. Il est pas mort c'est vrai. Il est pas mort. Comme au Scrabble, on essaie de construire un mot. C'est assembler toutes les lettres pour essayer de faire un mystère... Un mystère.
Pardon... Pardon... Pardon... Le problème c'est moi. C'est moi. Le monde n'est pas idéal hein ? On croit faire de notre mieux. Il est plus idéal qu'avant parce qu'on est privilégiés. Hein, Toby ?
Tony, Tony. Qui je suis ? Qui sait ?
Laissez vivre, c'est l'essentiel... Survivre... Rester indemne, sans détruire aucune forme de vie... Si on agit mal, on peut le payer toute sa vie... C'est un combat pour garder la tête hors de l'eau, intacte... Sam, oui, Sam.
»



* * *
Shine (de Scott Ricks)

# Posté le mardi 26 juin 2007 03:27

Modifié le dimanche 14 septembre 2008 08:05

Déjà loin [The Servant - How to destroy a relationship]

Quand je remplis ces papiers, ces procédures de visa, quand j'appelle la banque pour ouvrir un compte aux States, je ne le fais plus avec autant de volonté qu'il y a quelques mois. Parce que j'ai peur. J'ai peur de vous laisser, vous, ici, de partir loin de vous pour un an. J'ai peur d'abandonner l'Union Zarbie Et Snob, avec la vallée, le cinéma, le lycée, théâtres du rire et de la déprime. J'aime Ici, je voulais un Là-bas. Plus la date du départ approche, plus je me pose de questions. Et je regarde derrière moi. Un peu.
Cette a
nnée, elle est passée vite. Putain. Elle est passée vite parce qu'elle est bien passée.
J'm
e souviendrais toujours de cette putain d'année de seconde. J'me souviendrais toujours de cette classe de fou, trop sympa, avec tous ces gens différents mais tellement délirants. Cette putain de bonne ambiance. Cette putain d'année de seconde où j'ai rencontré plein de personnes qui maintenant comptent énormément pour moi.
Et
puis je pense avoir compris un certain nombre de chose, je pense que j'ai assez réfléchi pour savoir ce que je voulais, durant ces neuf mois. Neuf mois. Neuf mois avec vous, neuf mois géniaux (aha). Plus ou moins, avec des hauts et des bas, mais un bon souvenir quand même. J'oublierais pas. Merci.

*

Cette première séance de cinéma avec vous. Le Diable d'habille en Prada. Ce film était sympa, mais à vrai dire on s'en fou. L'important c'est vous.
The Servant en boucle, le badminton la nuit, en vélo à travers l'Union ZES.
La première fois que j'ai adressé la parole à Carmen, quand je lui ai dit qu'il faisait chaud, que j'étais certainement rouge comme une patate. Ces mois de tripes incessants, de broyage de noir, d'utopies délirantes, ces mois à observer des haricots d'un oeil pervers. Et puis l'éloignement.
Ce cour de physique où on a baptisé Bois en "Mère Marmotte, qu'aime faire de la compote aux produits inflammables et nocifs" avec Robin. Robinouchinet-chou-d'Amür... je sais pas ce que j'aurais fait sans lui. Et puis quoi !
Bouse qui boudine n'a pas bonne mine !
Ce concert à Saint-Quentin. Les Roxskamabouls. Enfermée dans les chiottes avec Siena, pogos, pseudo-explosage.
Leny, qui est tout le temps là pour moi, heureusement. Nos discutions le soir. Et puis le talc, et le tee-shirt de Madonna,
t'as vu ?
Pierre. Qui a beaucoup changé, puisque au début je lui en aurait bien foutu quelques unes, des tartes... Mais quel chieur ! C'est ironique, à la fin.
Ce tour de vélo avec Anouck. "D.S.L. !!! Ad.Dsl !"
Antje.
Tous ces mardi. Infernaux, interminables, suicidaires. Ceux qui m'ont dégoûtée a jamais des sciences.
Merci.
Ces deux semaines de mal de bide insupportable, d'abattement constant. Grâce auxquelles j'ai rencontré Melos. Parce qu'avec Robin, on parodiait l'histoire de la Grenouille à grande bouche.
Le skate. Quelques mois et puis terminé.
Flavien.
Rémy. Nos petites discutions, nos foutages de gueule en compêt.
Léa.
Rudy et ses potins.
Dédé. Le ski et ses galères. Avec Pam (Melos) aussi.
L'accrosport et les griffures. Fun quoi (genre)...
Camille et le Japon. Camille et sa bonne volonté.
Fanny.
Camille (Zeorzette), nos tours de brouette et les entretiens d'embauches avec les inconnus.
Irène. Son rire.
Les concerts avec Enzo.
Nos soirées épilation avec Arnaud, Lisa, Fanny, et puis Leny et Pierre aussi.
Mes tifs qui ont changés à chaque révolution.
Je fus une viking.
Un pigeon. Une Tatinounette. Une Juana. Une Morgueritte. Une Position Chiotte. Une Jaune.


Et puis tellement encore.

J'vous aime... Et puis quoi !
Vous allez me manquer.



Photo : Parce que si je ne puais pas des pieds, je ne me serais peuttre pas assise à côté de Leny
P
arce que le talc c'est ma vie, mes affaires, mon fric (genre...)
E
t qu l'époque mes cheveux étaient étrangement longs et informes.
[Septembre 2006]

*
Déjà loin [The Servant - How to destroy a relationship]

# Posté le samedi 23 juin 2007 05:28

Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part

Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part
° 0 +o .


Ambre


« J'ai baisé des milliers de filles et la plupart, je
ne me souviens pas de leur visage.
Je ne te dis pas ça pour faire le malin. Au
point où j'en suis avec tout le fric que je gagne
et tous ces lèche-culs que j'ai sous la main, tu
penses bien que j'ai plus besoin de caqueter
dans le vide.
Je le dis comme ça parce que c'est vrai. J'ai
trente-huit ans et j'ai oublié presque tout dans
ma vie. C'est vrai pour les filles et c'est vrai
pour le reste.
Ça m'est arrivé de retomber sur un vieux
magazine du genre de ceux que tu peux te torcher
le cul avec et de me voir sur une photo
avec une poule à mon bras.

Alors je lis la légende et je me rends compte
que la fille en question s'appelle Lætitia ou
Sonia ou je ne sais pas quoi, je regarde la photo
encore une fois comme pour me dire : « Ah oui
bien sûr Sonia, la petite brune de la Villa
Barclay avec ses piercings et son odeur de
vanille... »
Mais non. C'est pas ça qui me revient.
Dans ma tête je répète « Sonia » comme un
con et je repose le magazine en cherchant une
clope.

J'ai trente-huit ans et je vois bien que ma vie
part en couilles. Là-haut ça s'écaille tout doucement.
Un coup d'ongle et c'est des semaines
entières qui partent à la poubelle. Je vais
même te dire, un jour où j'entendais parler de
la guerre du Golfe, je me retourne et je dis :
– C'était quand la guerre du Golfe ?
– En 91, on me répond, comme si j'avais
besoin du Quid pour une précision... Mais la
vérité, putain, c'est que j'en avais jamais
entendu parler.
À la poubelle la guerre du Golfe.
Pas vu. Pas entendu. Là, c'est toute une
année qui ne me sert plus à rien.
En 1991, j'étais pas là.
En 1991, j'étais sûrement occupé à chercher
mes veines et j'ai pas vu qu'y avait une guerre.
Tu me diras je m'en fous. Je te dis la guerre du
Golfe parce que c'est un bon exemple.
J'oublie presque tout.
Sonia, tu m'excuses mais c'est vrai. Je ne me
souviens plus de toi.

Et puis j'ai rencontré Ambre.
Rien qu'à dire son nom, je me sens bien.
Ambre.

La première fois que je l'ai vue, c'était au
studio d'enregistrement de la rue Guillaume-
Tell. On était dans la colle depuis une semaine
et tout le monde nous prenait la tête avec des
histoires sordides de fric parce qu'on était en
retard.
On peut pas tout prévoir. Jamais. Là, on
pouvait pas prévoir que le super mixeur qu'on
avait fait venir à prix d'or des States pour faire
plaisir aux grosses Westons de la maison de
disques allait nous claquer dans la main au
premier rail.
– La fatigue et le décalage horaire n'ont pas
dû l'arranger, a dit le toubib.
Évidemment, c'était des conneries, le décalage
horaire n'avait rien à voir là-dedans.
Le ricain avait simplement eu les yeux plus
gros que le ventre et c'était tant pis pour lui.
Maintenant il avait l'air d'un con avec son
contrat « pour faire danser les petites frenchies
»...

C'était un sale moment. Je n'avais pas vu la
lumière du jour depuis plusieurs semaines et
je n'osais plus passer mes mains sur ma figure
parce que je sentais que ma peau allait craquer
ou se fissurer, ou un truc comme ça.
À la fin je n'arrivais même plus à fumer
parce que j'avais trop mal à la gorge.

Fred me faisait chier depuis un moment
avec une copine de sa soeur. Une fille
photographe qui voulait me suivre pendant
une tournée. En free lance mais pas pour
vendre les photos après. Juste pour elle.
– Eh Fred, lâche-moi avec ça...
– Attends, mais qu'est-ce que ça peut te
foutre que je l'amène ici un soir, hein ? qu'estce
que ça peut te foutre ?!
– J'aime pas les photographes, j'aime pas les
directeurs artistiques, j'aime pas les journalistes,
j'aime pas qu'on soit dans mes pattes et
j'aime pas qu'on me regarde. Tu peux comprendre
ça, non ?
– Merde, sois cool, juste un soir, deux
minutes. T'auras même pas à lui parler, si ça se
trouve tu la verras même pas. Fais ça pour moi,
merde. On voit que tu connais pas ma soeur.

Tout à l'heure je te disais que j'oubliais tout,
mais ça, tu vois, non.

Elle est arrivée par la petite porte de droite
quand tu regardes les tables de mixage. Elle
avait l'air de s'excuser en marchant sur la
pointe des pieds et elle portait un tee-shirt
blanc avec des bretelles toutes fines. De là où
j'étais, derrière la vitre, je n'ai pas vu son visage
tout de suite mais quand elle s'est assise,
j'ai aperçu ses tout petits seins et déjà, j'avais
envie de les toucher.

Plus tard elle m'a souri. Pas comme les filles
qui me sourient d'habitude parce qu'elles sont
contentes de voir que je les regarde.
Elle m'a souri comme ça, pour me faire
plaisir. Et jamais une prise ne m'a paru aussi
longue que ce jour-là.

Quand je suis sorti de ma cage en verre, elle
n'était plus là.
J'ai dit à Fred :
– C'est la copine de ta soeur ?
– Ouais.
– Comment elle s'appelle ?
– Ambre.
– Elle est partie ?
– Je sais pas.
– Merde.
– Quoi ?
– Rien.

Elle est revenue le dernier jour. Paul
Ackermann avait organisé une petite sauterie
au studio « pour fêter ton prochain disque
d'or », il avait dit, ce con. Je sortais de la
douche, j'étais encore torse nu en train de me
frotter la tête avec une serviette trop grande
quand Fred nous a présenté.
J'avais dû mal dire un truc. C'était comme
si j'avais quinze ans et je laissais traîner la serviette
par terre.
Elle m'a encore souri, pareil que la première
fois.

En me montrant une basse, elle m'a dit :
– C'est votre guitare préférée ?
Et moi je ne savais pas si j'avais envie de
l'embrasser parce qu'elle n'y connaissait rien
ou si c'était parce qu'elle me disait « vous »
alors que tout le monde me dit « tu » en me
tapant sur le ventre...
Depuis le Président de la République jusqu'au
dernier des trous du cul, tous, ils me
disent « tu » comme si on avait gardé les
cochons ensemble.
C'est le milieu qui veut ça.
– Oui, je lui ai répondu, c'est celle que je
préfère.
Et je cherchais des yeux quelque chose à me
mettre sur le dos.

Nous avons parlé un petit peu mais c'était
difficile car Ackermann avait fait venir des
journalistes, et ça, j'aurais dû m'en douter.
Elle m'a demandé pour la tournée et moi je
disais « oui » à toutes ses paroles en regardant
ses seins en douce. Ensuite elle m'a dit au
revoir et moi je cherchais Fred partout, ou
Ackermann ou le premier venu pour casser la
gueule à quelqu'un parce que ça débordait à
l'intérieur.

La tournée comptait une dizaine de dates et
presque toutes en dehors de la France. On a
fait deux soirs à la Cigale et le reste, je mélange
tout. Il y a eu la Belgique, l'Allemagne, le
Canada et la Suisse mais ne me demande pas
l'ordre, je serais pas capable de te le donner.

En tournée, je suis fatigué. Je fais ma
musique, je chante, j'essaye de rester clean au
maximum et je dors dans le Pullman.
Même quand j'aurai un anus en or massif je
continuerai à roader avec mes musicos dans
un Pullman climatisé. Le jour où tu me vois
prendre l'avion sans eux et leur serrer la
paluche juste avant de monter en scène, tu me
préviens parce que ce jour-là, ça voudra dire
que j'ai plus rien à foutre ici et qu'il est temps
pour moi d'aller planter mes choux ailleurs.

Ambre est venue avec nous mais je ne l'ai
pas su tout de suite.
Elle a pris ses photos sans qu'on s'en rende
compte. Elle vivait avec les choristes. On les
entendait glousser quelquefois dans les couloirs
des hôtels quand Jenny leur tirait les
cartes. Quand je l'apercevais, je relevais la tête
et j'essayais de me tenir droit mais je ne suis
jamais allé vers elle pendant toutes ces
semaines.
Je ne peux plus mélanger le boulot et le sexe,
j'ai vieilli.

Le dernier soir, c'était un dimanche. On
était à Belfort parce qu'on voulait finir en
beauté avec un concert spécial pour le dixième
anniversaire des Eurock.
Je me suis assis près d'elle pour le dîner des
adieux.
C'est une soirée sacrée qu'on respecte et
qu'on se garde rien que pour nous : les
machinos, les techniciens, les musiciens et
tous ceux qui nous ont aidés pendant la tournée.
C'est pas le moment de venir nous faire
chier avec une starlette ou des correspondants
de province, tu vois... Ackermann lui-même
aurait pas idée de sonner Fred sur son portable
pour prendre des nouvelles et redemander
le chiffre des entrées payantes.
Il faut dire aussi que, généralement, c'est
assez mauvais pour notre image.
Entre nous, on appelle ça les soirées tuemouches
et ça veut tout dire.
Des tonnes de stress qui disparaissent, la
satisfaction du boulot terminé, toutes ces
bobines bien au chaud dans leur boîte et mon
manager qui se met tout juste à sourire pour la
première fois depuis des mois, ça fait trop
d'un coup et ça dégénère facilement...

Au début j'ai bien essayé de baratiner
Ambre et puis quand j'ai compris que j'étais
trop parti pour la baiser convenablement, j'ai
laissé tomber.
Elle n'en a rien laissé voir mais je sais qu'elle
avait bien compris la situation.
À un moment, quand j'étais dans les
chiottes du resto, j'ai prononcé lentement son
nom devant la glace au-dessus des lavabos
mais au lieu de respirer un bon coup et de
m'asperger la gueule avec de l'eau froide pour
aller lui dire en face : « Quand je te regarde,
j'ai mal au bide comme devant dix mille personnes,
s'il te plaît, arrête ça et prends-moi
dans tes bras... » eh bien non, au lieu de faire
ça, je me suis retourné et j'en ai pris pour
deux mille balles de partance auprès du revendeur
de service.

Des mois ont passé, l'album est sorti... Je ne
t'en dirai pas plus, c'est une période que je supporte
de plus en plus mal : quand je n'arrive
plus à être seul avec mes questions inutiles et
ma musique.
C'est encore Fred qui est venu me chercher
avec son Vmax noir pour m'emmener auprès
d'elle.
Elle voulait nous montrer son travail sur la
tournée.

J'étais bien. J'étais content de retrouver
Vickie, Nath et Francesca qui chantaient en
live avec moi. Toutes, elles traçaient leur chemin
ailleurs maintenant. Francesca voulait un
album pour elle toute seule et, encore une fois,
je lui ai promis, à genoux, de lui composer des
trucs inoubliables.

Son appartement était minuscule et on se
marchait tous sur les pieds. On buvait une
espèce de tequila rose que le voisin de palier
avait bidouillée. C'était un Argentin qui mesurait
au moins deux mètres, il souriait tout le
temps.
J'étais baba devant ses tatouages.
Je me suis levé. Je savais qu'elle était dans la
cuisine. Elle m'a dit :
– Tu viens m'aider ?
Je lui ai dit non.
Elle m'a dit :
– Tu veux voir mes photos ?
J'avais encore envie de dire non mais j'ai
fait :
– Ouais, j'aimerais bien.
Elle est partie dans sa chambre. Quand elle
est revenue, elle a fermé la porte à clef et elle a
foutu tout ce qu'il y avait sur la table par terre
avec son bras. Ça a fait pas mal de boucan à
cause des plateaux en aluminium.
Elle a posé son carton à dessin bien à plat,
et elle s'est assise en face de moi.

J'ai ouvert son bazar et je n'ai vu que mes
mains.
Des centaines de photos en noir et blanc qui
ne représentaient que mes mains.

Mes mains sur les cordes des guitares, mes
mains autour du micro, mes mains le long de
mon corps, mes mains qui caressent la foule,
mes mains qui serrent d'autres mains dans les
coulisses, mes mains qui tiennent une cigarette,
mes mains qui touchent mon visage, mes mains
qui signent des autographes, mes mains
fiévreuses, mes mains qui supplient, mes mains
qui lancent des baisers et mes mains qui se
piquent aussi.
Des mains grandes et maigres avec des
veines comme des petites rivières.

Ambre jouait avec une capsule. Elle écrasait
des miettes.
– C'est tout ? je lui ai dit.
Pour la première fois, je la regardais dans les
yeux pendant plus d'une seconde.

– Tu es déçu ?
– Je ne sais pas.
– J'ai pris tes mains parce que c'est la seule
chose qui ne soit pas déglinguée chez toi.
– Tu crois ?
Elle a fait oui en bougeant sa tête et je sentais
l'odeur de ses cheveux.

– Et mon coeur ?
Elle m'a souri et s'est penchée au-dessus de
la table.
– Il n'est pas déglingué, ton coeur ? elle a
répondu avec une petite moue qui doute.
On entendait des rires et des petits coups de
poing derrière la porte. Je reconnaissais la voix
de Luis qui gueulait : « on a besoine des glaçonnes
! »

J'ai dit :
– Faut voir...

On avait l'impression qu'ils allaient défoncer
la porte avec leurs conneries.

Elle a posé ses mains sur les miennes et elle
les a regardées comme si elle les voyait pour la
première fois. Elle a dit :

– C'est ce qu'on va faire.
»



Anna Gavalda, 'Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part'


*


Les personnages de ces douze nouvelles sont pleins d'espoirs futiles, ou de désespoir grave. Ils ne cherchent pas à changer le monde. Quoi qu'il leur arrive, ils n'ont rien à prouver. Ils ne sont pas héroïques. Simplement humains. On les croise tous les jours sans leur prêter attention, sans se rendre compte de la charge d'émotion qu'ils transportent et que révèle tout à coup la plume si juste d'Anna Gavalda. En pointant sur eux ce projecteur, elle éclaire par ricochet nos propres existences.


*


Photo : Aucun rapport.
Moi-même.

# Posté le vendredi 15 juin 2007 11:29

Modifié le samedi 16 juin 2007 03:53

Notas de viaje

N O T A S . D E . V I A J E
[ Carnets de voyages ]
Un film de Walter Salles, avec Gael Garcia Bernal et Rodrigo De la Serna




En 1952, deux jeunes Argentins, Alberto Granado et Ernesto Guevara, partent à la découverte de l'Arique latine. Ils débutent leur périple sur une vieille moto baptisée "La Puissante".
La confrontation avec la réalité sociale et politique des différents pays visités altère la perception que les deux amis ont du continent. Cette expérience éveillera de nouvelles vocations associées à unsir de justice sociale.



Loin de démontrer de manière didactique les raisons de l'engagement politique d'Ernesto Guevara, le film procède par petites touches. Chaque étape du voyage permet des rencontres avec différentes classes sociales de l'Amérique latine. Par les jeux de regard, le réalisateur nous fait percevoir les changements intérieurs d'Ernesto. Le générique de fin est particulièrement intéressant puisqu'il montre des images d'époque ainsi que le visage actuel du vrai Alberto Granado.

Et puis ça m'a rappelé mon voyage en Argentine, et les paysages sont magnifiques.
Nostalgie quoi.




*

« Ceci n'est pas le récit d'exploits impressionnants. C'est un fragment de vie de deux êtres qui ont parcourus un bout de chemin ensemble, en partageant les mêmes inspirations et les mêmes rêves. Notre vision fut-elle trop étroite ? Trop partiale ? Trop précipitée ? Nos conclusions furent-elles trop rigides ? Peut-être. Cette errance à travers notre Amérique m'a transformé plus que je ne le croyais. »

« Ces yeux là avaient une expression sombre et tragique. Ils nous ont parlés de camarades disparus dans des circonstances mystérieuses et dont les corps auraient vraisemblablement finis au fond de la mer. Cette nuit fut l'une des plus glaciales de ma vie. Mais grâce à eux, je me suis senti plus proche de l'espèce humaine, qui pourtant était tellement étrangère. »

« Comment est-il possible que j'éprouve de la nostalgie pour un monde que je n'ai pas connu ? Comment expliquer qu'une civilisation capable de construire ceci [ruines aztèques], ait été anéantie pour construire... ça ? [ville moderne, grise, polluée] ? »

*




C'est peut-être trop utopique, mais ça reste une simple attirance irrémédiable pour l'inconnu. C'est un espoir, un but à atteindre.
Mais c'est surtout regarder au-delà, ouvrir les yeux, s'interroger, se construire et reconstruire le monde.
C
'est trouver ce qu'on cherche. Parce qu'il existe forcement quelque part.




« - Alors, pourquoi vous voyagez ?
- On voyage pour voyager.
»
.
Notas de viaje

# Posté le dimanche 10 juin 2007 10:03